Le craquement : qu’est-ce qui se passe réellement?
Quand on consulte en ostéopathie ou en thérapie manuelle, il est assez fréquent d’entendre un petit « crac » lors de certaines techniques. Pour certaines personnes, ce son est rassurant : « Ah! Ça a débloqué! » Pour d’autres, il peut être impressionnant, voire inquiétant.
Mais qu’est-ce que ce bruit signifie réellement? Est-ce que le fait de faire « craquer » une articulation remet une vertèbre à sa place? Est-ce nécessaire pour diminuer une douleur? Et surtout, pourquoi peut-on parfois se sentir mieux après une technique manuelle?
Les connaissances scientifiques actuelles nous amènent à voir les choses de façon un peu différente.
Le « crac » est surtout un phénomène physique
Lorsqu'une manipulation rapide est effectuée sur une articulation, celle-ci peut produire un son de craquement. Ce phénomène est généralement associé à une cavitation : lorsque les surfaces articulaires se séparent rapidement, les conditions de pression dans le liquide synovial changent et une cavité gazeuse se forme. Le bruit entendu correspond à ce phénomène.
Autrement dit, le « crac » ne signifie pas nécessairement qu'une vertèbre vient de « rentrer dans sa place ».
Il est également important de savoir qu'un même mouvement peut produire plusieurs craquements et que le bruit ne permet pas de déterminer précisément quelle articulation a « craqué ». Le son est donc beaucoup moins précis qu'on pourrait le croire.
Alors, est-ce que le craquement est nécessaire pour obtenir un effet?
Non, pas nécessairement.
C'est probablement l'un des changements les plus importants dans notre compréhension moderne de la thérapie manuelle.
Des études ont montré que des techniques manuelles peuvent diminuer temporairement la sensibilité à la douleur même lorsque le craquement n'est pas présent. Une revue systématique portant sur la manipulation vertébrale rapporte notamment que la présence d'une « restriction » précise à corriger n'était pas indispensable pour observer un effet hypoalgésique expérimental.
Une autre revue a également montré que la manipulation pouvait modifier temporairement la sensibilité à la pression, parfois même à distance de la région traitée. Cela suggère que l'effet ne peut pas être expliqué uniquement par un changement mécanique local de l'articulation.
Cela ne veut pas dire que les techniques de manipulation sont inutiles.
Cela signifie plutôt que leur effet ne dépend probablement pas uniquement du fait de faire « craquer » une articulation.
Mais alors, qu'est-ce que la thérapie manuelle peut faire?
Une technique manuelle produit bel et bien des effets physiques.
Elle peut notamment :
stimuler les récepteurs sensoriels de la peau, des muscles et des articulations;
modifier temporairement la perception du mouvement ou de la tension;
modifier la sensibilité d'une région;
permettre un mouvement qui était auparavant inconfortable;
diminuer temporairement la douleur ou la raideur ressentie;
donner au cerveau de nouvelles informations provenant de la région douloureuse.
Mais il existe aussi d'autres éléments importants.
La façon dont une technique est réalisée, ce que la personne en attend, la relation avec le thérapeute, le sentiment de sécurité et la compréhension de ce qui se passe peuvent tous influencer l'expérience du traitement.
C'est précisément l'une des idées importantes mises de l'avant par Keter et ses collègues.
Dans leur article, les auteurs proposent une évolution de la thérapie manuelle : plutôt que de se concentrer principalement sur la bonne technique à appliquer sur la bonne structure, il faut davantage considérer la personne dans son ensemble, ses objectifs, ses symptômes, ses facteurs biologiques, psychologiques et sociaux, ses préférences et sa participation aux décisions.
Et la douleur dans tout ça?
C'est ici que les choses deviennent particulièrement intéressantes.
La douleur n'est pas simplement un indicateur qui nous dit exactement ce qui est « abîmé ».
Elle est plutôt une expérience produite par le système nerveux à partir de nombreuses informations.
Le cerveau reçoit constamment des informations provenant du corps : pression, mouvement, température, tension musculaire, inflammation, etc. Il les combine avec d'autres informations provenant de notre expérience.
Par exemple :
avons-nous déjà eu cette douleur?
est-ce que nous nous sentons en sécurité?
sommes-nous fatigués?
sommes-nous stressés?
avons-nous peur de bouger?
que nous a-t-on dit au sujet de notre douleur?
croyons-nous que le mouvement risque d'aggraver notre problème?
nous attendons-nous à avoir mal ou à aller mieux?
Tous ces éléments peuvent influencer l'intensité de la douleur que nous ressentons.
Cela ne signifie absolument pas que la douleur est « dans la tête ».
La douleur est réelle.
Cela signifie plutôt que le cerveau joue un rôle actif dans la construction de notre expérience douloureuse.
Pourquoi peut-on avoir moins mal après avoir été touché ou mobilisé?
Imaginez que vous vous cognez le coude contre une table.
Votre première réaction est souvent de frotter ou de tenir votre coude.
Pourquoi?
Parce que le fait de stimuler la région envoie rapidement de nouvelles informations sensorielles au système nerveux. Ces informations peuvent temporairement modifier la façon dont les signaux douloureux sont traités.
Une technique manuelle peut fonctionner en partie selon des mécanismes similaires, mais de façon beaucoup plus complexe.
Elle peut fournir au système nerveux une importante quantité d'informations sensorielles : pression, mouvement, étirement, contact, température, etc.
Elle peut également permettre à une personne de constater :
« Je peux bouger cette région et elle ne s'est pas aggravée. »
Cette expérience peut être particulièrement intéressante lorsqu'une personne a commencé à éviter certains mouvements par peur de provoquer sa douleur.
Le contexte du traitement compte aussi
Imaginez deux situations.
Dans la première, on vous dit :
« Votre vertèbre est déplacée. Il faut absolument la remettre en place. »
Dans la deuxième :
« Votre dos est sensible en ce moment. On va trouver des mouvements et des techniques qui vous permettent de bouger confortablement et de reprendre progressivement vos activités. »
Même si une technique manuelle similaire était utilisée dans les deux situations, l'expérience vécue pourrait être très différente.
Les attentes, les croyances, le sentiment de sécurité et la compréhension de ce qui se passe peuvent influencer la façon dont une personne interprète ses sensations.
C'est pourquoi Keter et ses collègues insistent sur l'importance de la communication, de la prise de décision partagée, des attentes du patient et de l'alliance thérapeutique dans une approche moderne de la thérapie manuelle.
Alors, est-ce que je vais arrêter de faire craquer mes articulations?
Pas nécessairement.
Une manipulation peut être une des nombreuses options utilisées dans un traitement.
Certaines personnes apprécient cette sensation. Certaines ressentent un soulagement après une manipulation. Dans certaines situations, elle peut être pertinente.
Mais le « crac » n'est pas l'objectif en soi.
Une approche moderne cherche plutôt à répondre à des questions comme :
Qu'est-ce qui vous gêne actuellement?
Qu'est-ce qui est important pour vous?
Qu'est-ce qui vous empêche de faire ce que vous souhaitez faire?
Qu'est-ce qui vous rassurerait?
Quels mouvements pouvez-vous faire confortablement?
Quelles stratégies pouvez-vous utiliser vous-même entre les traitements?
La thérapie manuelle devient alors un outil parmi plusieurs, plutôt qu'une fin en soi.
Et si ça ne craque pas?
Ce n'est pas un problème.
Une technique qui ne produit aucun bruit peut tout de même avoir un effet.
À l'inverse, une technique qui produit un gros « crac » n'est pas automatiquement plus efficace.
Le son est un phénomène physique intéressant, mais il ne constitue pas une mesure fiable de la qualité du traitement ni de son efficacité. Une revue systématique portant spécifiquement sur les craquements audibles n'a pas démontré que le fait d'obtenir un « pop » était nécessaire pour obtenir une amélioration de la douleur.
On peut donc très bien avoir un bon traitement sans entendre le moindre craquement.
En résumé
Le craquement est réel, mais son importance thérapeutique a probablement été surestimée.
Une manipulation peut avoir des effets sur la douleur et la sensibilité, mais ces effets ne semblent pas dépendre uniquement du déplacement d'une vertèbre ou du bruit produit par une articulation. Les mécanismes sont probablement multiples et impliquent notamment les systèmes sensoriel et nerveux, le mouvement, le contexte du traitement et l'expérience de la personne.
L'approche moderne proposée par Keter et ses collègues va donc dans une direction intéressante :
moins se demander « quelle technique dois-je appliquer? » et davantage se demander « de quoi cette personne a-t-elle besoin pour aller mieux et retrouver ce qui est important pour elle? »
La thérapie manuelle peut faire partie de cette démarche.
Mais elle n'a pas besoin de « remettre quelque chose en place » pour être utile.
Et surtout, votre corps n'a pas besoin de craquer pour fonctionner correctement.
Référence principale
Keter D, Hutting N, Vogsland R, Cook CE. Integrating Person-Centered Concepts and Modern Manual Therapy. JOSPT Open. 2024;2(1):60–70. doi:10.2519/josptopen.2023.0812.
Pour aller plus loin
Coronado RA, Gay CW, Bialosky JE, et al. Changes in Pain Sensitivity following Spinal Manipulation: A Systematic Review and Meta-Analysis. J Electromyogr Kinesiol. 2012;22(5):752–767.
L'importance du « craquement » lui-même a également été étudiée : une revue systématique récente ne soutient pas l'idée que le bruit audible soit nécessaire à l'amélioration de la douleur.